La recherche et l’innovation, deux leviers de progrès de la profession

La recherche et l’innovation sont appelées à jouer un rôle essentiel dans la culture architecturale et les stratégies de développement des agences. Les deux disciplines font incontestablement progresser la construction et permettent de dessiner la ville de demain. Mais, surtout, elles redonnent un rôle central et de nouvelles ambitions aux architectes, qui sont aujourd’hui confrontés à de nombreuses difficultés. C’est le point de vue de Lucie Jouannard, architecte et chargée de recherche à l’atelier d’architecture et d’urbanisme Syvil, à Paris.

 

À l’instar de nombreuses agences d’architecture, vous misez sur la recherche et l’innovation pour continuer à grandir. Pour quelles raisons ?

La recherche est présente dès l’origine de Syvil qui a d’abord été créée sous la forme d’un think tank avant de devenir une agence d’architecture en 2015 pour prolon-ger ses réflexions dans le domaine opérationnel. La recherche fait donc partie de l’ADN de Syvil, voire de sa raison d’être. L’innovation dans le domaine de l’architecture se concentre aujourd’hui beaucoup sur l’innovation constructive, dont l’aspect extrêmement technique et les enjeux réglementaires excluent parfois les architectes. Mais d’autres enjeux comme la durabilité des bâtiments, l’écologie des territoires, la refonte des modalités de production de l’architecture appellent une innovation architecturale et un renouvellement des pratiques. Pour cela, la recherche reste aujourd’hui notre principal levier d’innovation. Nos travaux nous permettent par exemple de nourrir des propositions innovantes et pertinentes en ce qui concerne les typologies architecturales et les formes urbaines, la programmation, les méthodologies de projet, etc.

P4 – Photo : Takuji Shimmura

Quelle est votre approche théorique au moment d’aborder un nouveau projet ?

Nous sommes positionnés sur une thématique peu abor-dée par les agences d’architecture : la ville productive. Nous définissons la ville productive comme la ville qui assume ses besoins fonctionnels, notamment tous les flux et les infrastructures associées qui lui permettent de fonctionner. Derrière ce thème se posent donc la question de la logistique urbaine et des flux de marchan-dises, de l’immobilier destiné à la production, de l’éner-gie, du traitement des déchets, etc. Ces différentes filières matérielles sont amenées à se transformer largement au regard des enjeux climatiques actuels. La ville productive porte ainsi des enjeux intrinsèques urbains et écolo-giques. Pourtant, le déficit de connaissances des archi-tectes et urbanistes sur ces thématiques est criant.Dans ce contexte, notre recherche nous permet d’accom-pagner une montée en compétences collective. Nous réalisons des revues de littérature grise, des analyses terrains, un travail de veille. Nous identifions de nouveaux corpus de références, à l’image de notre travail d’inven-taire de bâtiments verticalisés à vocation productive en Île-de-France. Au sein de l’atelier, la recherche est lar-gement articulée avec les projets opérationnels. Je suis régulièrement sollicitée aux prémices des nouveaux projets pour les enrichir des résultats de la recherche.

Urban Corridor – Perspective : Samson Lacoste

Quels bénéfices tirez-vous de ce travail de réflexion ?

Nous avons identifié un besoin pour les architectes de regagner une capacité d’action face à des situations de conception la plupart du temps déjà entièrement ficelées par des cahiers de charge souvent inadaptés aux enjeux actuels ou à ceux spécifiques au site. Ces recherches préalables nous permettent d’être mieux armés pour anticiper les besoins de nos clients, pour leur proposer des approches originales et un accompa-gnement en amont de la commande architecturale. Cette nouvelle expertise devient notre valeur ajoutée. La recherche et l’innovation menées au sein de l’agence doivent nous permettre de regagner en pertinence dans nos propositions, d’occuper une place centrale dans les futures collaborations avec les maîtres d’ouvrage, les collectivités, etc. Alors que le métier est au cœur d’une crise de la commande, notamment publique (rareté due à la crise sanitaire, conditions d’accès aux marchés de plus en plus contraignantes, etc.), l’architecte doit affirmer plus fort sa capacité à intervenir en amont du cahier des charges, pour des projets de plus grande qualité.

En Seine – Perspective : Samson Lacoste

Nos travaux de recherche sont de précieux outils de dialogue avec des promoteurs et des maîtres d’ouvrage. Ils sont utiles pour exposer ce à quoi nous réfléchissons, quelles sont nos idées.

Parmi les projets consacrés à la ville productive menés par votre agence, pouvez-vous nous citer un exemple particulièrement innovant ?

Aux côtés du maître d’ouvrage Sogaris, nous avons réalisé à Pantin la messagerie logistique « P4 », pour Pôle Paris Pantin Pré-Saint-Gervais. « P4 » est un espace pionnier de près de 800 m²2 dédié à la logistique du dernier kilomètre pour les 19e et 20e arrondissements de Paris ainsi que pour les communes de Pantin et du Pré-Saint-Gervais. L’opération est singulièrement inno-vante par de multiples aspects. Cet entrepôt de distri-bution frigorifique est situé sous le périphérique parisien.Dès l’origine, l’idée était de faire du bâtiment un objet de curiosité, capable de donner à voir et à comprendre la filière logistique urbaine. Il s’agit de rendre visibles les coulisses de la ville, pour montrer aux citoyens qu’il n’existe pas de logistique urbaine magique, mais que la distribution urbaine suppose bien une réalité matérielle qui se traduit par la présence d’infrastructures physiques au plus près des villes. C’est pourquoi le piéton peut apercevoir l’arrivée et le départ des marchandises, lon-ger la cour des triporteurs, découvrir par les vitrines le ballet des marchandises. Enfin, le site bénéficie d’une convention temporaire du domaine public de 12 ans. Nous avons mis à profit des recherches antérieures me-nées avec notre maître d’ouvrage pour penser un bâti-ment logistique entièrement démontable et potentielle-ment remontable ailleurs après le premier cycle d’exploitation. Ce programme innovant a d’ailleurs reçu deux distinctions : le prix spécial du jury à l’Équerre d’argent 2021 catégorie « Première Œuvre », et le prix MIPIM Award 2021 catégorie Best industrial and logistics development.

Urban Corridor – Perspective : Samson Lacoste

La recherche et l’innovation menées au sein de l’agence doivent nous permettre de regagner en pertinence dans nos propositions.

De quelle façon et auprès de qui diffusez-vous vos travaux de recherche ?

À travers des publications, des tables rondes, et des colloques. Nous publions des fascicules de recherche, que nous appelons éditos, où nous exposons le fruit de nos réflexions, nos prises de position sur un sujet et ses enjeux, sur la méthodologie préconisée. Ces fasci-cules sont partagés aux collaborateurs de l’agence mais sont aussi de précieux outils de dialogue avec des pro-moteurs et des maîtres d’ouvrage. Ils sont utiles pour exposer ce à quoi nous réfléchissons, quelles sont nos idées. C’est un contrat tacite entre nous qui fixe nos ambitions communes.Une partie de ces éditos sont publiés sous forme d’articles accessibles à tous sur notre site internet. Nous souhaitons ainsi participer au débat public.

Placettes et espaces communs – Illustration : Syvil, Agrocité GagarineAK18

Quels sont les autres projets architecturaux qui illustrent la capacité de recherche et d’innovation de l’agence Syvil ?

Toujours sur le thème de la ville productive, nous tra-vaillons sur la thématique de la logistique fluviale, ce qui s’est traduit par le projet du premier bâtiment de logis-tique urbaine fluviale à Paris, installé dans les murs de l’ancien parking du Pont de Grenelle, dans le site classé du paysage des berges parisiennes. Baptisé « En Seine ! », il préfigure la ville postpétrole au cœur de Paris.Autre exemple, avec Urban Corridor, un projet d’hôtel logistique verticalisé pour répondre à la question de l’insertion des bâtiments industriels contemporains dans le paysage, alors que leur retour en ville est plébiscité par un contexte sanitaire et économique chaque jour plus prégnant.

Nous travaillons également sur la thématique du loge-ment, plus précisément sur la cuisine et le rangement dans les logements collectifs, à travers la question des flux alimentaires, des déchets et du stockage. Nous es-sayons de transposer ces recherches actuellement dans un projet de 80 logements au sein de l’Agrocité Gagarine, ZAC imaginé par Grand Paris Aménagement et Archikubik à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), et pour lequel nous sommes lauréats de l’appel à manifestation d’intérêt « Engagés pour la qualité du logement de demain » avec BNP Paribas Real Estate.

MINIBIO

Lucie Jouannard est architecte, chargée de recherche. Elle rejoint l’agence Syvil quelques mois après son lancement, en 2016. Elle est diplômée en 2014 de l’École Boulle puis en 2019 de l’École d’Architecture de Paris-Belleville, et décroche une mention au Prix du meilleur mémoire, émis par la Fondation Butler pour son travail sur « La pérennité comme performance énergétique, l’architecture de Baumschlager Eberle ».Syvil est un atelier d’architecture et d’urbanisme parisien fondé en 2015, après cinq ans d’existence sous la forme d’un think-tank. L’atelier est lauréat des albums des jeunes architectes et paysagistes 2018 (AJAP 2018) et labellisé « Jeune Entreprise Innovante ». Syvil porte un regard singulier sur la ville contemporaine en choisissant de s’intéresser à ses coulisses, à ses arrière-cours et aux filières matérielles qui lui permettent de fonctionner. Face aux enjeux environnementaux, sociaux et économiques de la relégation ou de la disparition des activités productives en ville, l’atelier s’engage dans la construction d’une ville plus productive.

En savoir plus : www.syvil.eu/fr