La façade, un filtre entre deux mondes

La façade est bien souvent le signe distinctif, l’identité d’un édifice. À bien des égards, elle appartient aussi à la rue, au quartier, à la ville. Manuelle Gautrand, architecte à la renommée internationale, pense des façades à la fois poétiques et contemporaines, plissées ou perforées de motifs, végétales ou techniques, souvent de couleurs vives. Depuis son agence située face au bassin de l’Arsenal, à Paris, elle nous livre sa vision de la façade et le sens qu’elle lui attribue.

 

L’Espace Citroën C42 sur les Champs-Élysées à Paris, le Musée d’art moderne de Lille Métropole, l’ensemble immobilier multifonctionnel Bélaroïa à Montpellier, etc. Aux quatre coins de l’Hexagone, mais aussi dans le monde, vous signez des façades singulières. Quelle est votre conception de la façade ?

La façade apporte une double réponse au projet architectural. Cette enveloppe constitue d’abord un filtre entre l’intérieur d’un édifice et son environnement extérieur. Elle s’inscrit aussi dans l’espace public. Elle appartient autant à la rue qu’au bâtiment. Elle est un trait d’union, un dialogue entre le bâti et le territoire. C’est pour cela que le bâtiment, en particulier sa façade,
ses formes, ses matériaux, ses couleurs, doit dialoguer avec l’atmosphère d’un quartier, l’esprit d’une ville. La façade ne peut être sourde au contexte urbain, historique et culturel. Dans la conception d’un projet architectural, la façade est très vite un point de départ. Elle cristallise tout de suite des enjeux forts.

Comment les architectes donnent-ils un sens à la façade ?

Une façade doit être la caractéristique d’une époque, le reflet d’une société. Elle représente une opportunité de faire parler notre créativité, notre imagination pour donner une identité à un édifice. Elle est un fil conducteur pour que le quartier soit harmonieux, qu’il affiche une unité, un langage. J’aime travailler la peau des bâtiments, c’est un endroit stratégique, la limite entre l’intérieur et l’extérieur, et ce qui se voit. Mais ces filtres n’ont pas qu’une justification formelle. Ils ont un usage.
Parmi les facteurs qui donnent du sens à une façade, les aspects environnementaux sont essentiels. Choix des matériaux, végétalisation, rôle de l’ensoleillement naturel…
Ces éléments permettent aussi d’inscrire la façade dans son époque. Il est possible de réaliser des projets extrêmement écologiques sans pour autant oublier la dimension plastique, qui est essentielle.

Justement, comment choisir les matériaux ?

Le bois, le métal, le béton ou le verre, chacun a ses qualités. Mais lorsque nous intervenons sur un territoire, nous respectons une histoire, une mémoire collective, une topographie. Donner du sens, c’est s’inspirer de ces richesses. Nous travaillons par exemple actuellement sur un projet de logements à Lille. Notre agence a procédé en amont à un important travail de recherche sur la brique, qui est le fil conducteur de notre réponse. Elle entre ici en résonance avec une histoire, une industrie, une tradition locales.

« La façade est un trait d’union, un dialogue entre le bâti et le territoire. »

 

Pouvez-vous nous présenter certaines de vos réalisations où la façade influe sur l’espace public ?

Notre agence a livré en novembre 2020 les logements Edison Lite dans le XIIIe arrondissement de Paris après avoir remporté l’appel à projets innovants « Réinventer Paris 1 ». Le programme est situé sur une parcelle ténue, entourée de bâtiments parfois imposants. Résultat : nous avons pensé une façade en structure bois à la fois très vitrée mais également très végétalisée pour créer un filtre entre l’intimité intérieure et la densité urbaine extérieure. En somme, pour voir sans être vu. Près de 300 grandes jardinières habillent les baies vitrées de la façade.
Autre exemple, à Paris toujours, et la reconstruction en 2016 des cinémas Gaumont Alésia. Notre ambition était de rendre au cinéma son importance dans l’espace public. Nous avons donc imaginé une façade très technique, constituée de milliers de petits cabochons lumineux sur lesquels défilent les affiches de films. Cet écran géant n’est plus réservé aux salles obscures et sort dans la ville. À Saint-Etienne, la Cité des affaires – pensée comme un continuum bâti façon serpent aztèque – affiche un jaune canari qui réveille les esprits en créant un soleil artificiel dans une enceinte qui en manque. Un dialogue dynamique s’instaure entre ces voiles de béton laqué jaune et la peau vitrée argentée du reste de la façade.

« Une façade doit être la caractéristique d’une époque, le reflet d’une société. Elle représente une opportunité de faire parler notre créativité, notre imagination pour donner une identité à un édifice. »

 

Vous menez actuellement le chantier du « Civic center » à Parramatta en Australie. Votre façon d’aborder un projet en lien avec son territoire vous a-t-elle permis de remporter cet appel d’offre international ?

Les architectes européens ont un sens très avancé de l’espace public. C’est entre autres pour cette raison que nous avons gagné le concours. Le projet est situé à Parramatta, en banlieue de Sydney, et il s’agit en effet d’un « Civic center », un terme un peu intraduisible en français : c’est en même temps une bibliothèque, une extension de la mairie et un espace communautaire pour les habitants, où les élus et les citoyens peuvent se rencontrer.
Face à ce programme noble, j’ai estimé qu’il fallait penser la place publique comme un élément central du quartier. Dès la conception, la façade est conçue pour mettre en valeur ce lieu vivant. Nous avons donc imaginé une enveloppe tridimensionnelle qui s’étage en niveaux successifs. Sa volumétrie est en phase avec les courbes du soleil et ne porte jamais d’ombre sur la place, celle-ci bénéficiant toujours de la lumière du soleil. Notre bâtiment sert la centralité de cet espace public. La municipalité suit notre mouvement, aménage et amène de nouveaux programmes sur la place.

Vous avez dit lors d’une interview* que chaque crise « donne lieu à une période d’inventivité, de créativité et d’énergie décuplées ». Que peut-il ressortir de positif de cette crise sanitaire inédite que nous traversons depuis plus d’un an ?

Beaucoup de choses, je l’espère. Sur le plan architectural, de nouveaux besoins émergent.
Je reviens sur le projet Edison Lite qui a, d’une certaine façon, anticipé ces attentes. Nous avons ajouté au programme 20 % d’espaces communs : une terrasse, un potager sur le toit, une cuisine partagée, un atelier de réparation, etc. Les habitants ont envie et besoin de se rencontrer, d’échanger. Les confinements à répétition ont mis le logement et ses différentes fonctionnalités – vivre, travailler, partager – sur le devant de la scène. Les architectes devront en tenir compte à l’avenir.

* IDEAT. Contemporary life. « Manuelle Gautrand se livre en aparté ». Février 2021.

 

MINIBIO

Originaire de Marseille et à la tête de son agence éponyme à Paris, Manuelle Gautrand est l’une des architectes les plus célèbres en France. Le public l’a découverte avec le C42, le showroom de Citroën sur les Champs-Elysées à Paris, mais ses propositions pour le musée d’Art Moderne de Lille, la restructuration lourde de la Gaîté Lyrique à Paris, le Belaroïa à Montpellier, ou les logements Edison Lite lui ont valu la reconnaissance.
Récompensée par plusieurs prix prestigieux (dont le Prix Européen d’Architecture en 2017), Manuelle Gautrand a été la première femme élue à la tête de l’Académie d’Architecture en 2016. Une exposition monographique sur son travail aura lieu au second semestre 2021 dans l’église Saint-Pierre du Site Le Corbusier à Firminy.

http://manuelle-gautrand.com/